Les chantiers Stipon du Fret : un siècle d’histoire maritime
Au bord du sillon du Fret, face à la rade de Brest, se dressent quatre cabanes noires qui font désormais partie du paysage et de la mémoire collective. Ces bâtiments, connus sous le nom de chantiers Stipon, sont les derniers témoins d’une activité qui a profondément marqué la vie du village : la construction navale en bois. L’ASPMF en assure aujourd’hui la préservation et la transmission.
Des baraques militaires à un chantier naval (1920–1923)
L’histoire commence en 1920, lorsque Georges Stipon, charpentier de marine, rachète aux enchères plusieurs baraques en bois goudronné provenant du camp de prisonniers de l’Île Longue. Ces structures, robustes et faciles à déplacer, sont d’abord installées sur l’île, puis transférées en 1922–1923 sur le sillon du Fret, un emplacement idéal entre l’étang et la mer.
Le chantier prend rapidement forme : quatre cabanes alignées, noires de coaltar, coiffées de toitures en tôle ondulée. Leur silhouette deviendra l’un des marqueurs visuels du Fret.
Une dynastie de charpentiers
Georges Stipon est bientôt rejoint par ses trois fils :
- Georges (1919–1999), maître d’œuvre et concepteur,
- Armand (1923–2009), charpentier constructeur,
- Jean (1926–1998), charpentier constructeur.
En 1963, ils fondent ensemble la SARL Chantiers Stipon Frères, qui poursuivra l’activité jusqu’en 1988. Leur savoir-faire, transmis de père en fils, fera du chantier l’un des plus actifs de la presqu’île.
Un chantier au service de la pêche
Entre 1923 et 1988, les chantiers Stipon construisent plus de 700 bateaux, un chiffre exceptionnel pour une structure artisanale. Leur production couvre toute la gamme des unités de travail de la rade et du littoral finistérien :
- langoustiers,
- coquilliers,
- caseyeurs,
- chalutiers,
- sloups,
- petites unités de 5,5 à 8 mètres destinées aux pêcheurs et plaisanciers.
Jusqu’à 16 ouvriers travaillent simultanément sur le site, dans une ambiance où se mêlent odeur de bois, coups de maillet et fumée de coaltar.
Parmi les bateaux emblématiques sortis du chantier, on peut citer : Petit René, L’Ombelle, Santasana, Magellan, Ar Beg, An Alarc’h, Cyclone, Delphine, Hardi les Gars, Jean Dominique, Kebelle II, L’Angélus de la Mer, Liberté, Omega, Saint-Nicolas…
Techniques et savoir-faire
Les Stipon maîtrisent l’ensemble des techniques traditionnelles de la charpente navale :
- utilisation du chêne, du hêtre et du pin,
- construction sur gabarits,
- assemblage à clins ou à franc-bord,
- protection des coques au coaltar,
- adaptation progressive aux motorisations modernes (renforts, lignes d’arbre, puits moteur).
Le chantier est réputé pour la robustesse et la marinité de ses bateaux, conçus pour affronter les conditions exigeantes de la rade de Brest.
Un lieu central dans la vie du Fret
Pendant plus de six décennies, les chantiers Stipon rythment la vie du village :
- les pêcheurs viennent y faire réparer leurs bateaux,
- les enfants observent les constructions depuis le sillon,
- les ouvriers du chantier deviennent des figures familières du port.
Le Fret, alors en pleine mutation, voit cohabiter transport maritime, pêche et construction navale. Les chantiers Stipon, Tertu et Belbéoc’h forment un véritable pôle artisanal.
Déclin et fermeture (1988)
À partir des années 1970–1980, plusieurs facteurs fragilisent l’activité :
- concurrence croissante du polyester,
- baisse de la pêche traditionnelle,
- vieillissement des charpentiers,
- coûts d’entretien des bâtiments.
Le chantier ferme définitivement en 1988, laissant derrière lui un patrimoine matériel et immatériel considérable.
Restauration et renaissance patrimoniale
Conscients de la valeur historique du site, la commune et le Conservatoire du littoral engagent deux campagnes de restauration, en 1993 puis en 2006. Les cabanes sont consolidées, les toitures reprises, les bardages restaurés.
Le site est ensuite confié à l’ASPMF, qui lui redonne vie :
- installation de la baleinière La Frétoise,
- travaux de restauration navale,
- animations et visites,
- entretien régulier des bâtiments.
En 2010, la commune inaugure le square des Frères Stipon, hommage à cette famille de charpentiers qui a façonné l’identité du Fret.
Un patrimoine vivant
Aujourd’hui, les chantiers Stipon ne sont plus un lieu de production, mais un espace de mémoire et de transmission. Grâce à l’engagement des bénévoles de l’ASPMF,
Les cabanes noires du sillon demeurent un symbole fort : celui d’un village tourné vers la mer, fier de son histoire et de ses artisans.
Conclusion
Les chantiers Stipon du Fret représentent un patrimoine unique en Bretagne : un lieu où se croisent l’histoire maritime, le savoir-faire artisanal, la vie d’un village et l’engagement associatif. L’ASPMF est aujourd’hui le garant de cette mémoire, et œuvre pour que ce site continue d’inspirer, de raconter et de transmettre.
